Le journal L’Alsace, 19 septembre 1999, de notre envoyé spécial.
Apposé sur une palissade cachant un chantier, un écriteau appelle les cédéristes à une réunion le 15 septembre à 20 h 30. On y parlera des problèmes d'actualité et des problèmes du quartier, de ses habitants. Les absences seront remarquées...
Les Comités de Défense de la Révolution quadrillent le pays.Rien n'échappe à leurs mouchards.
Chaque quartier, sinon chaque rue des villes et villages cubains abrite un CDR, un comité de défense de la révolution. Une sorte de bureau de contrôle, de surveillance de la population où officient ceux que la population appelle des « chèvres». Tout nouvel arrivant est tenu de s'inscrire au CDR. « On est bien connu là ou on habite » note une jeune Cubaine qui raconte : « Dans ma rue, il y avait des fosses septiques qui débordaient et je craignais qu'il y ait des risques pour les enfants, pour leur santé. Pendant des mois, je suis allée tous les mardis au CDR pour attirer l'attention sur ce problème. Rien n'a été fait. Alors, j'ai fait savoir que j'avais des relations, notamment dans le monde de la presse et de la justice, puis j'ai écrit une lettre au ministère concerné. Le lendemain, le problème était résolu, mais un haut fonctionnaire passait chez moi et indiquait qu'il allait bientôt passer dans le sud de l'île et qu'il irait saluer ma soeur. Il y est effectivement allé. Il connaissait tout de ma famille et avait tenu à la faire savoir. Je suis peut-être naïve, mais cela m'a surpris, je me suis demandé comment cela était possible»...
Naïveté feinte devant l'observateur étranger ? Car ce qui est étonnant est bien que cette Cubaine, à la bonne situation et au niveau culturel élevé, s'étonne. Sur les papiers d'identité des Cubains, ne sont pas seulement mentionnés le nom et l'adresse, mais tous les emplois occupés et les différents endroits où ils ont vécu. Une piste facile à remonter, des traces toujours fraîches... « Nous vivons tranquillement, sans nous inquiéter de cette surveillance » affirment des Cubains. A condition de ne pas sortir de la ligne. Le CDR dispose de gros bras, de moyens d'intimidation. Et une opposition trop visible au régime peut signifier la perte de son travail. Le parti est présent partout, de l'école au travail et aux loisirs. Et pour madame, il faut ajouter l'active fédération de la femme cubaine. Interrogés sur ce qui peut apparaître comme de résignation, des Cubains répondent qu'ils pratiquent une sorte de résistance passive et que ne pas s'exprimer ouvertement ne signifie pas que l'on ne possède pas d'esprit critique : « On sait jusqu'où l'on peut aller pour ne pas avoir de problèmes. On se méfie, même en parlant entre nous». Le Cubain « moyen » a-t-il d'ailleurs le temps de protester contre le régime de Fidel Castro ? Pas sûr, tout son temps est consacré à sa dure lutte pour vivre, pour faire vivre sa famille. Une famille qui, après le boom démographique du début des années 60, se rétrécit : guère plus de deux enfants et, aujourd'hui, bien des couples hésitent, préfèrent ne pas procréer.
Sur les murs, la lucha -lutte- concerne toujours la construction du socialisme et la résistance à l'impérialisme, dans la vie courante, elle s'applique au... dollar qu'il faut avoir pour vivre. Depuis 40 ans, les salaires n'ont pas changé et vont de 100 à 450 pesos en moyenne, de 5 à 22,5 dollars. Au début de la révolution, une famille vivait correctement avec 200 pesos, elle ne payait pratiquement pas de loyer, l'eau était gratuite, comme le gaz ou l'école. Tout allait bien malgré l'injuste blocus américain. Quand le communisme s'est effondré, l'île, qui effectuait plus de 80 % de son commerce avec les pays de l'est, s'est écroulée. Le litre d'huile qui coûtait 50 centavos est monté jusqu'à 200 pesos au plus fort de la crise, le kilo de porc atteignait les 150 pesos... Aujourd'hui, la situation s'est quelque peu redressée, mais la vie reste très difficile. Qu'elle se compte en dollars ou en pesos. Le carnet de rationnement n'assure plus le minimum vital à une famille. On peut pourtant tout trouver à Cuba, que ce soit dans les magasins d'Etat, les commerces parallèles ou les marchés paysans. mais il faut y mettre le prix. Un petit poulet vaut 40 pesos, la viande porc 26 pesos le kg... Un salaire de 20 dollars permet d'acheter, par exemple, un litre d'huile, deux kilos de viande de boeuf, 200 g de fromage, 2 baguettes, deux savonnettes et un baril de lessive... Impossible évidemment de tenir un mois ! Alors, comme dans de trop nombreux pays, le mot clé de l'île est « débrouille». Se débrouiller pour trouver des petits boulots qui, en dollars, assurent la survie de la famille. Ainsi, un retraité qui ne perçoit que ses 80 pesos mensuels va s'acheter un kilo de café à 20 pesos et, sur le pas de sa porte, vendra des dizaines de tasses de café aux nombreux Cubains pressés qui n'auront pas eu le temps d'en boire avant de se rendre au travail... Beaucoup de professeurs ou d'ingénieurs préfèrent multiplier les petits boulots, un bouquiniste s'en sort mieux qu'un médecin hospitalier... Pour vivre correctement, il faut compter au minimum 100 dollars par mois. Certains avancent même le chiffre de 300... Théoriquement, les 2,2 millions d'exilés cubains ont le droit d'envoyer 300 dollars par trimestre à leur famille restée sur l'île. Dans la capitale, où il est interdit de s'installer sans autorisation, la vie est moins difficile que dans certaines campagnes, surtout à l'est, où la misère s'écrit avec un M majuscule.
On ne parle pas de chômage à Cuba, mais d'« interruption de travail», le gouvernement étant tenu de replacer le salarié quelque part. Mais, à La Havane, on vous dira clairement qu'« il n'y a plus de quelque part». Et pourtant, l'Etat a multiplié les petits emplois, le nombre des employés des services publics -c'est-à-dire pratiquement tout- est sans rapport avec la rentabilité économique. Ceux qui tentent de fuir Cuba ne le font plus, dit-on à La Havane, pour des raisons économiques, mais uniquement pour vivre mieux à l'étranger. Pour partir, le système des mariages blancs se développe. Nul n'a le droit, individuellement, de voyager à l'étranger, sauf autorisation. Autre moyen de survivre : la prostitution. Des parents poussent parfois leurs filles à se prostituer pour ramener de l'argent à la maison. D'autres sont soumises à des proxénètes. Les Cubains disent ne pas vouloir juger, la prostitution n'étant qu'une forme de débrouille. L'Etat, lui, réagit et, au troisième avertissement, envoie la prostituée en prison. Cependant, le mal n'est pas aussi nouveau et lié au tourisme que ne le prétend Fidel Castro : sur la place d'armes, un bouquiniste expose un livre écrit en 1888 par le Dr Benjamin de Cespedes et traitant de la prostitution dans la ville de la Habana. Des causes qui ressemblent à celles d'aujourd'hui : la misère, la contagion morale, la provocation à la luxure... Les Cubains survivent, attendent. La fin du blocus, la succession de Castro. Ils se disent moins isolés, plus ouverts sur le monde, même si le régime s'est durci depuis le début de l'année. Ils ne se prononcent guère sur l'avenir sans Fidel. Mais on sent qu'ils le voient forcément meilleur...