Par Romain Franklin, Libération, le 18 juin 1997
Paru il y a plus de six mois en anglais, voilà un ouvrage qui mérite une traduction que les éditeurs français tardent à nous livrer. Déplorons-le, car Hungry Ghosts est d'une portée considérable. Il s'agit d'abord de la première enquête rigoureuse et complète sur ce qui est certainement le plus grand mensonge de l'Histoire. Et ce mensonge recouvre une réalité qui s'apparente à un holocauste: la mort de 30 millions de personnes en Chine, entre 1958 et 1962, du fait d'une famine dont les causes sont exclusivement politiques.
En 1958, Mao organise la population paysanne en «communes populaires». Ainsi collectivisés, les paysans sont contraints par l'appareil du Parti de produire de l'acier, quitte à laisser les récoltes pourrir sur pied. L'acier se révèle d'une qualité désespérément mauvaise, et les céréales commencent à manquer. La propagande chinoise proclame alors le doublement, le triplement, voire le décuplement de ses rendements à l'hectare. Le Quotidien du peuple publie des photomontages grossiers montrant des enfants à même de se tenir debout sur des champs de blé assez denses pour supporter leur poids. Prise dans les rets de ses mensonges, la Chine entre dans un cercle vicieux : plus les rendements annoncés sont élevés, plus l'Etat prélève de céréales, et plus les gens meurent de faim. Les cadres du PC effectuent des razzias pour soutirer aux paysans tout ce dont ils disposent. La torture et les exécutions deviennent courantes.
Durant ces années, les silos sont pleins, et des dizaines de millions de Chinois meurent de faim. Pis, Pékin exporte du blé vers l'URSS pour montrer au «révisionniste» Khrouchtchev que le communisme à la chinoise est un succès. La Chine affamée finit par en être réduite au cannibalisme, objet d'un chapitre très documenté. La force du livre de Jasper Becker tient à ce qu'il a pris la peine de recueillir des centaines de témoignages et de rechercher des documents «internes» du PC chinois.
Bien avant la Révolution culturelle (1966-1976), le Parti avait été responsable d'une incroyable folie meurtrière qui, au nom du progrès communiste, décima les campagnes chinoises. A l'extérieur, personne ou presque ne voulut croire que se jouait là l'un des drames les plus stupéfiants de l'utopie communiste. François Mitterrand, qui effectua un voyage de trois semaines en 1961, en pleine famine, affirma au magazine l'Express à son retour: «Le peuple chinois n'est en aucun cas au bord de la famine je le répète afin qu'il n'y ait pas de doute: il n'y a pas de famine en Chine.» Les moyens mis en oeuvre pour dissimuler les errements meurtriers de Mao Zedong laissent songeurs. Le fait de garder une trace écrite du nombre de décès était en soi un «crime politique»; les statistiques de la population furent classées secret d'état, à l'instar des rapports de la météo, le régime ayant mis la famine sur le compte d'une série de «catastrophes naturelles» imaginaires. Aujourd'hui encore, «la plus grande famine de l'Histoire» n'est toujours pas officiellement reconnue .