Autopsie d'un mirage


par Alain-Gérard Slama

FURET François, Le passé d'une illusion : essai sur l'idée communiste au XXe siècle, 564 p., Robert Laffont

Pourquoi ce livre? Les essais sur l'idée communiste au XXe siècle sont légion. L'explication de l'illusion des intellectuels communistes par l'attirance pour une doctrine du bien et du vrai est loin d'être neuve: elle constitue, par exemple, la trame des deux ouvrages consacrés par Jeannine Verdès-Leroux aux relations entre Le parti communiste, les intellectuels et la culture entre 1944 et 1985 (Fayard/Minuit).

L'originalité de cette somme réside dans sa puissance synthétique. L'historien majeur de la révolution française embrasse l'ensemble des révolutions consécutives au plus grand événement du siècle - qui ne fut pas la Seconde Guerre mondiale, mais la Première. Il en démonte les mécanismes intellectuels et sociologiques sur la longue durée, menant de front l'analyse du pourquoi et du comment.

Mais c'est surtout par la fermeté et l'audace de son interprétation d'ensemble que cet essai s'impose comme le livre-phare sur l'histoire du totalitarisme. Le fascisme et le léninisme, montre-t-il, sortent tout droit d'un sentiment grossier, apparu en réaction contre les Lumières: la haine du bourgeois. Cette clé avait été proposée naguère par un cours mythique de Raoul Girardet sur le fascisme, qui n'a, hélas, jamais été publié.

C'est la bonne.

L'autre thèse de François Furet, proche de celle défendue par Hannah Arendt et par Ernst Nolte, risque, si elle est mal comprise, de soulever, une fois de plus, des protestations: le fascisme et le nazisme sont, écrit-il, des phénomènes symétriques du marxisme-léninisme. Ils mobilisent l'opinion avec les mêmes ressorts. Mussolini, au nom de la nation prolétaire (et non plus de la classe). Hitler, au nom de la race. Sur ce dernier point, l'actuel président de l'Institut Raymond Aron va plus loin que l'auteur de Démocratie et totalitarisme. Mais il rejoint son inspirateur en soulignant les services objectifs que le nazisme a rendus au stalinisme, seul récupérateur, après 1945, de l'ignorance sacrée, entretenue par les «antifascistes», à partir de 1936. Loin de discréditer à jamais les utopies, l'échec de Hitler a permis à l'URSS de s'approprier «le monopole de la critique du capitalisme», commune aux cultures de droite et de gauche.

Comme Aron, enfin, François Furet, historien devenu philosophe, se garde de nier pour autant, la part du rêve. Sa conclusion, très proche de la magnifique dernière page de L'opium des intellectuels, rappelle que «la démocratie fabrique par sa seule existence le besoin d'un monde postérieur à la bourgeoisie». L'idée communiste, avec ses images motrices - le prolétariat, la science, le parti - est morte en même temps que l'Union soviétique. Mais d'autres figures viendront. Nous les voyons poindre, sous une forme encore incertaine, en ce temps dominé par les juges, les experts, la «transparence» et l' «exclusion».